Les employeurs
restent réticents à l'embauche
D’immigrants
malgré la pénurie de main-d’œuvre

Des
chiffres sans appel
À l'affirmation « En raison d'une pénurie de main-d’œuvre,
notre entreprise doit prendre les mesures suivantes... » ...
43 pour cent ont dit être d'accord
avec l'embauche de travailleurs moins qualifiés
40 pour cent étaient d'accord avec
l'embauche de travailleurs plus jeunes
Le tiers étaient d'accord avec
l'embauche de retraités.
Seulement 18 pour cent des employeurs
étaient prêts à se tourner vers le recrutement d'immigrants, alors que 57 pour
cent étaient « en désaccord » avec cette proposition.
L'économiste en chef de la BDC, Pierre
Cléroux, reconnaît avoir été désarçonné par ce résultat, d'autant plus que les
immigrants représentent le plus important bassin de main-d’œuvre disponible, le
taux de chômage dans cette catégorie de citoyens étant systématiquement plus
élevé que dans les autres tranches de population.
« Je dois avouer qu'on est un peu surpris de
la réponse. Si on avait su que la réponse aurait été à ce niveau (en matière de
recrutement des immigrants), on aurait posé davantage de questions, mais on ne
le savait pas avant de faire la recherche.»
Discrimination
?
Lorsqu'on lui demande quelles sont les
raisons de cette réticence - et si elle est liée à la discrimination pure et
simple - il hésite à évoquer cette possibilité, d'abord parce que la question
n'a pas été posée, mais aussi en raison des contraintes liées à l'embauche
d'immigrants.
«
C'est plus compliqué que ça. Souvent les gens n'ont pas d'expérience au Canada
ou ils n'ont pas la formation qui correspond exactement à ce qu'on cherche,
donc ça demande à l'employeur d'être plus flexible, de faire plus de formation.
»
M. Cléroux reconnaît cependant que le
fait que l'on soit prêt à embaucher et à former des jeunes ou des travailleurs
moins qualifiés vient plomber cet argumentaire.
Selon lui, il est essentiel de
reconnaître le problème et pas seulement pour les immigrants.
« Il faut changer nos façons de faire. (...)
Il faut recruter des gens qui sont sous-représentés dans le marché du travail
et ce ne sont pas que les immigrants ; on peut parler de personnes qui ont des
limitations fonctionnelles, qui sont aussi sous-représentées, et des
Autochtones également. »
Il rappelle toutefois que la pénurie
de main-d’œuvre - bien qu'annoncée depuis des années - est relativement
récente, d'une part parce que l'économie roule à fond de train depuis deux ans.
« Ça ne fait pas 10 ans qu'on a des
pénuries de main-d’œuvre au Québec ou au Canada. On est dans cette situation
depuis deux ans ; le taux de chômage a beaucoup baissé au cours des deux
dernières années. »
D'autre part, les baby-boomers, dont
les premiers représentants nés en 1946 ont atteint 65 ans en 2011, ont amorcé
un départ massif à la retraite de la plus importante cohorte de travailleurs
actifs, exode qui se poursuivra jusqu'à la fin des années 2020.
Conséquences
de la pénurie
La première conséquence prévisible est
une perte de ventes, alors que les deux tiers des entrepreneurs ayant fait part
de difficultés de recrutement font aussi état d'une croissance plus faible que
les autres.
Plus de la moitié (56 pour cent)
affirment que leurs employés travaillent un plus grand nombre d'heures.
Près de la moitié (47 pour cent) ont
dû augmenter les salaires.
Le quart (26 pour cent) sont
incapables de répondre aux commandes de leurs clients ou livrent les commandes
en retard.
Les entrepreneurs eux-mêmes se voient
dans l'obligation de passer plus de temps sur le plancher avec les employés et
de réduire le temps consacré au développement des affaires et à la mise en
marché, ce qui limite leur croissance.
Secteurs
vulnérables
Par ailleurs, l'étude identifie les
trois secteurs les plus touchés par le manque de personnel.
Il s'agit du secteur manufacturier,
particulièrement en région. « Des villes comme Drummondville ou
Saint-Georges de Beauce, par exemple, ont des taux de chômage à 1 ou 2 pour
cent. C'est presque nul. C'est plus difficile de trouver de la main-d’œuvre en
région et le secteur manufacturier se retrouve beaucoup en région »,
fait valoir M. Cléroux.
Le secteur du commerce de détail est
aussi très affecté en raison des salaires peu élevés dans un contexte où
l'offre d'emploi à des conditions plus alléchantes s'élargit, même pour des
emplois non spécialisés. Le manque de personnel est à ce point criant que des
commerces ferment certaines journées ou certaines heures de la journée,
notamment en restauration.
Enfin, le secteur de la construction
est aussi en recherche intensive de personnel surtout en raison des exigences
en matière de formation et de cartes de compétence. « Il y a moins de flexibilité comme
marché d'emploi que dans plusieurs autres secteurs », explique
l'économiste.
Stratégies
L'enquête de la BDC - qui comprend
également une série de cas types - suggère certaines stratégies pour contrer la
pénurie, outre le recrutement d'immigrants qui devrait être au sommet des
préoccupations.

Il leur faut développer une
proposition qui explique qu'on est un bon employeur, qu'on offre des conditions
flexibles, qu'on offre peut-être des horaires flexibles.
L'étude met aussi l'emphase sur des
politiques de ressources humaines claires et connues de tous, la valorisation
de l'entreprise auprès des employés, des pratiques de flexibilité qui
permettent non seulement d'attirer, mais aussi de retenir la main-d’œuvre.
Le sondage en ligne, mené par
Maru/Matchbox, a été effectué auprès de 1208 petites et moyennes entreprises à
l'échelle du Canada entre le 30 avril et le 11 mai 2018. Les résultats ont
ensuite été pondérés par région et selon la taille des entreprises afin que les
conclusions soient représentatives de l'économie au Canada. La
marge d'erreur maximale est de 2,8 pour cent, et ce, 19 fois sur 20, mais il
s'agit d'un échantillonnage non probabiliste.
Pierre
Saint-Arnaud
https://quebec.huffingtonpost.ca/2018/09/05/employeurs-reticents-embauche-travailleurs-immigrants_a_23517596/
https://quebec.huffingtonpost.ca/2018/09/05/employeurs-reticents-embauche-travailleurs-immigrants_a_23517596/