21 déc. 2015

Emploi des Immigrants, des (+) 50 ans et des Handicapés


Ma carte de visite auprès d’un employeur

En face de moi se trouve la personne qui déterminera si je suis engagé ou non.  Est-ce que j’aurai le job

puisque j’ai appris à retenir dans ma tête le fond de ma pensée ?  Je sais taire que sa cravate est vraiment laide et que j’ai vraiment envie d’être ailleurs !   J’ai bien appris à faire les bonnes manières que les ferrotypiques appellent les habiletés s-o-c-i-a-l-e-s.  J’ai serré la main, j’ai maintenu le regard et j’ai attendu le bombardement : attaque aux questions entrecoupée de sourires polis et de plusieurs silences de ma part.  Ouf !  Si être autiste en 2015 signifie je vis avec un diagnostic de plus en plus médiatisé et de moins en moins marginalisé, cela ne veut pas dire que je suis aisé à l’expliquer. 
Vous avez compris : je suis en entrevue d’emploi.  Comment vais-je expliquer à l’employeur mon autisme alors que je ne suis pas très bavard sur ma personne ?  Si je pouvais parler de moi comme je suis capable de détailler les personnages de Star Wars dans les moindres détails, waouh !  J’épaterais la galerie à coup sûr ! Partons du principe que l’employeur me permet de poser des questions à la fin de l’entrevue.  C’est là que je dois me lancer et parler de mon trouble neurodéveloppemental qui fait de moi quelqu’un avec des particularités.  ET NON AVEC DES LIMITATIONS.  Je suis capable de faire.  Je suis capable d’être.  Je suis autiste et ce trouble est un manque de liaison entre les sens.  C’est ce qui me rend différent. 
Avec un courage qui provient de ma motivation à obtenir l’emploi, je demande à l’employeur poliment s’il connaît l’autisme ? De me répondre « oui, un peu, le neveu de mon ex-conjointe est autiste.  Pourquoi » ?  C’est alors que je lui présente ma carte de visite.   Pas une carte d’affaire avec mon numéro de téléphone. Non-non-non !  Ma carte de visite est un petit résumé vulgarisé de mon moi particulier.  Parce qu’il n’y a pas un autre autiste pareil comme moi, je me dois de conjuguer les généralités avec mes traits uniques sur un bout de papier.

Si l’employeur désire m’embaucher pour qui je suis, je lui remettrai ma carte de visite avec mon spécimen de
chèque.  Ne vous trompez pas !  L’employeur aura besoin de ma carte parce qu’il oubliera vite ce que représente mon univers.  Si je l’informe de qui je suis, il aura la même paire de lunette que moi.  Ou du moins il essayera de voir les choses de mon point de vue.  Et plus un employeur est informé, plus il est ouvert d’esprit et plus il comprend.  Plus il comprend, moins il a de préjugés défavorables.  En attendant, je me permets de lui nommer verbalement en entrevue que je vis avec le spectre de l’autisme (je ne dis pas LE TROUBLE du spectre de l’autisme… premièrement c’est trop long et deuxièmement ça ne me tente pas de dire à un inconnu que c’est un trouble.  Je ne veux pas lui faire peur !). «Je vais vous expliquer ce qui se passe quand on vit avec un manque de liaison entre les sens».  Et ainsi d’expliquer : «C’est comme si mon sens de l’ouïe, de l’odorat, de la vision, du goûter et du toucher était fragmenté plutôt que d’être connecté ensemble. C’est ce qui rend les informations abstraites plus difficile à comprendre pour moi (ex : le non-dit d’une personne). C’est ce qui peut rendre l’expression du fond de ma pensée plus difficile à dire. Par exemple, je suis souvent très reconnaissant mais je l’exprime avec retenu. Ce que j’entends n’est pas nécessairement compris dans le même sens que le message véhiculé et ce que je fais avec mes 10 doigts est bien fait si je ne suis pas obligé de parler en même temps ».
Pensez-vous que j’aurai le job ?  À ce stade-ci, pas encore(!) parce qu’au-delà de mes difficultés, je me dois de poursuivre mon laïusse en axant surtout sur mes particularités positives qui seront des atouts comme employé.  Bien que j’aille des défauts, je me tais bien de les nommer.  Ainsi, j’exprime du mieux que je peux qui je suis vraiment : « Bien que j’aille des similitudes avec d’autres personnes TSA, j’aimerais bien vous parler de moi ».  C’est à ce moment que l’employeur me regarde, médusé et intéressé. Face à mon silence, il est obligé de me dire qu’il est d’accord que je lui parle de mes particularités parce que je n’avais pas capté le signal sur son visage (médusé…intéressé… ?) :
« J’ai eu mon diagnostic au milieu de mon adolescence.  J’ai alors toujours été en contact avec des étudiants sans déficience qui m’ont poussé à parler, à sociabiliser et à faire ma place dans un monde grouillant qui a toujours fait un peu trop de bruit à mon goût.  Pour maintenir le cap, j’ai appris rapidement à me concentrer et à me tenir un peu à l’écart pour préserver mon besoin de solitude.  L’emploi que vous offrez demande de la répétition manuelle et de la précision. Mon autisme me permettrait de ne pas perdre de temps parce que je ne suis pas très bavard.  Et je suis particulièrement doué pour ne jamais commettre d’erreur.  J’ai un sens de l’observation exceptionnel et j’aime la routine.   Mais si vous me demandez d’animer le party de Noël, je vous remettrai ma démission en moins de deux » !
L’employeur a ri et m’a demandé un spécimen de chèque pour le lundi suivant. Je n’oublierai pas ma carte de visite lundi prochain car elle est mon passeport pour maintenir l’emploi que je viens de décrocher.  Yé !
Isabelle Clément
Conseillère en emploi
SDEM SEMO Montérégie

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